
Dans les heures qui ont suivi, nous avons rencontré des dizaines de kokéshis de toutes tailles dans les sentiers de la Grande Kokéshie. En apprenant que je me déplaçais sans laisser de traces, ils s’écartaient tous pour me laisser passer, puis ils rejoignaient nos rangs, soit par simple curiosité, soit parce qu’ils n’avaient rien d’autre à faire, soit encore pour faire comme tous les autres kokéshis.
Derrière moi se déployait un étrange ballet de bois asymétrique où chacun des kokéshis, comme s’il était mu par un instinct mathématique infaillible, adaptait la fréquence de ses bonds à celle des plus petits kokéshis devant lui. Nous avons paradé comme ça, dans les sentiers de la Grande Kokéshie, jusqu’à ce que le ciel se mette à s’obscurcir. Les plus grands bambous de la forêt voilaient maintenant la lumière du soleil, et la température s’était mise à baisser. La nuit s’annonçant fraîche, j’ai regretté de ne pas avoir apporté de vêtements plus épais. Les kokéshis, eux, ne semblaient pas du tout gênés par le froid.
Quelques minutes plus tard, le sentier sur lequel notre groupe défilait a débouché sur une petite clairière. En me retournant vers les sept ou huit petits kokéshis qui bondissaient juste derrière moi, je leur ai demandé s’ils voulaient y passer la nuit.
— Je crois que je vais m’arrêter dans cette clairière pour la nuit, et faire du feu pour me réchauffer un peu.
Des murmures où perçait une certaine fébrilité ont parcouru les rangs des kokéshis.
— Vous allez « faire » du feu, vraiment ? a demandé le plus petit d’entre eux. Il semblait abasourdi. J’ai vite conclu que, pour mes compagnons de bois, le feu représentait une terrible menace.
— Oh non ! Soyez sans crainte, je ne vais pas vous brûler ! Je ne ferai qu’un tout petit feu de branches, au milieu de la clairière. Attendez, ne bougez pas, je reviens dans une minute.
Je me suis enfoncé de quelques pas dans la forêt pour y ramasser des branches sèches. Dans la clairière, les kokéshis discutaient entre eux.
— Ce n’est pas possible, il ne peut sûrement pas faire du feu !
— Et pourquoi pas ? Il sait bien bondir sans laisser de traces !
— Tu as déjà vu du feu, toi ?
— Mais non, le feu n’existe que dans les kokémythes et dans les kokécontes ! Personne n’a jamais vu de feu dans la Grande Kokéshie.
Pendant qu’ils poursuivaient leur discussion, j’ai ramassé assez de branches sèches pour faire un petit feu. Il était temps, car il faisait vraiment de plus en plus froid et je grelottais de tous mes membres, sous le regard intrigué des kokéshis.
— Voilà ! Si vous le voulez bien, je vais allumer le feu et vous pourrez tout me raconter de votre Grande Kokéshie. J’ai encore tant de choses à apprendre sur vos us et coutumes !
— Oh vous savez, quand on a vu un sentier de la Kokéshie, on les a tous vus…
J’ai déposé la machine à explorer le Temps perdu sur le sol, ai sorti de ma poche le microkit de surviconfort forestier, puis l’ai appuyé contre une branche en disant « Feu ». Une microflamme à micromains multicolores a surgi du microkit et s’est mise à courtiser les branches. À peine sept ou huit secondes plus tard, incapables de résister plus longtemps à ces milliers de microcaresses insistantes, les branches se sont soudainement enflammées. Au même moment, un grand « Oooooohhhh ! » de surprise a traversé les rangs des kokéshis tout autour de moi. Mes compagnons se sont mis à bondir sur place en criant de joie, chacun sautant à une hauteur proportionnelle à sa propre taille, dans un débordement d’allégresse respectant quand même le Principe inviolable de la juste mesure.
Quelques minutes plus tard, c’est-à-dire le temps de laisser les plus grands kokéshis faire eux aussi quelques bonds, le plus petit des kokéshis a demandé la parole. Les autres se sont immédiatement tus pour l’écouter, comme l’exigeait la Loi du plus faible.

— Monsieur le bibond…
— Oui ?
— Pour un kokéshi, il n’y a rien de plus beau, de plus mystérieux, de plus attirant que le feu. Partagerez-vous votre feu avec nous ?
— Mais certainement, ai-je dit tout en reprenant dans mes mains la machine à explorer le Temps perdu.
À ma grande surprise, à peine ai-je acquiescé que le petit kokéshi s’est mis à bondir joyeusement vers le feu. Il s’est arrêté à quelques centimètres à peine des flammes, a pivoté sur lui-même, m’a lancé un regard tout empreint de reconnaissance, s’est retourné… puis s’est élancé d’un dernier bond dans le feu !
Avant que je ne puisse réagir, un deuxième kokéshi s’est à son tour dirigé vers le feu, m’a gratifié d’une légère courbette amicale, puis s’est élancé vers les flammes. Un troisième kokéshi l’a aussitôt imité, puis un quatrième, un cinquième, et ainsi de suite. Le feu s’est mis à grossir et à grossir, gagnant en vigueur chaque fois qu’un nouveau kokéshi s’y précipitait, tandis que je reculais devant la puissance des flammes, bouche bée, impuissant, abasourdi.
Quand les derniers grands kokéshis de 10 mètres se sont mis à bondir eux aussi vers les flammes, le feu avait pris une telle ampleur que j’ai dû retraiter jusqu’au sentier, en bordure de la forêt. Puis, de ce sentier, tout comme de six ou sept autres sentiers similaires, se sont mis à surgir d’autres kokéshis, attirés par les flammes ! D’abord de très petits, qui passaient en bondissant sans me remarquer, puis des kokéshis de plus en plus grands, entre lesquels je devais zigzaguer pour éviter qu’ils ne m’écrasent, car grands comme petits n’avaient d’yeux que pour le feu. Ma surprise laissant bientôt la place à la panique, je me suis écarté du sentier pour trouver refuge dans la forêt. Peine perdue ! Avec l’afflux de nouveaux kokéshis, les flammes voraces s’étaient mises à lécher les tendres bambous aux abords des sentiers.
Pris de panique, craignant d’être bientôt acculé par les flammes au milieu de la forêt de bambous, j’ai vivement appuyé sur la touche [不思議]. Je me suis aussitôt retrouvé au laboratoire de Fujiprout, d’où j’ai pu assister impuissant pendant des heures, sur l’écran sans fond de la machine à explorer le Temps perdu, à l’incendie qui ravagea la Grande Kokéshie. Quel gâchis !
Piètre anthropologue du Fantastique, je venais de réduire à quelques misérables tisons un monde merveilleux où régnaient la Loi du plus faible et le Principe de la juste mesure… sans laisser la moindre trace derrière moi.
