À ma grande surprise, le mode d’emploi de la machine à explorer le Temps perdu ne comprenait aucune directive particulière, ni par ailleurs la moindre explication. Il s’agissait tout simplement d’une suite de textes agencés en trois chapitres. Le premier présentait des extraits de la Bible et du Nihongi affichés sous forme de double brin d’ADN à l’horizontale. Le deuxième suggérait des recettes de cuisine exotiques regroupées par ordre alphabétique, de l’Aubergine au coulis de tendresse ondulante aux Zoés taillées finement à la Thaï. Quant au troisième, il regroupait les textes gagnants du premier concours de haïku par intelligence artificielle — aujourd’hui libres de droits d’auteur — sur le thème « Rouages symboliques des saisons mécaniques ».
À part une recette plutôt simple de cretons mérovingiens, je n’ai pas compris grand-chose au mode d’emploi, mais je l’ai quand même lu jusqu’à la fin. Il se terminait sur une simple phrase perdue au centre de la dernière page :
Votre machine à explorer le temps ayant terminé votre analyse idiosyncrasique, vous pouvez appuyer sur la touche [Entrée].
Ce que j’ai fait. Un stylet électrocursif s’est partiellement éjecté sur le côté de la machine, m’invitant à le saisir, et les touches du clavier QWERTY se sont fragmentées en milliers de microtouches multicolores, chaque fragment de touche affichant désormais un minuscule caractère chinois. Bizarrement, chaque touche sur laquelle je portais mon regard se trouvait du même coup grossie à mes yeux, comme amplifiée par un effet d’optique qui m’échappe encore aujourd’hui. Outre les caractères chinois, certaines microtouches affichaient des symboles d’origines diverses, dont huit flèches directionnelles à la queue décorée de plumes. Je suis resté ainsi quelques minutes, assis devant la machine à explorer le Temps perdu, songeur, nerveux et — je l’avoue — un peu craintif. Puis les lettres « Fujiprout » sont finalement apparues dans l’écran sans fond, leurs caractères élusifs flottant doucement comme s’ils étaient bercés par le flux incessant des cristaux liquides.
Une intuition furtive m’a doucement suggéré, telle une subtile caresse au cerveau, d’effleurer une touche quelconque avec le stylet électrocursif. J’ai pointé mon regard, puis le stylet, vers une section du clavier, pour finalement porter mon choix et appliquer le stylet sur le caractère 痔. Je dois préciser ici qu’étant né d’une mère japonaise je peux lire la plupart des caractères chinois.
Un buisson est aussitôt apparu dans l’écran sans fond, buisson sur lequel j’avais une vue en plongée. J’y ai aperçu un grand chapeau noir, sous lequel un homme semblait se tenir en position accroupie. Agité de tremblements, il avait l’air de souffrir en silence.
Mon voyage dans le Temps perdu avait-il commencé ? Après un bref instant de confusion face à cette scène étrange, il m’est venu à l’esprit d’utiliser les touches de direction sur le clavier. La flèche du bas m’a ainsi permis de descendre au niveau du personnage accroupi, qui me tournait maintenant le dos. Je me suis ensuite déplacé légèrement vers la gauche avec la touche de flèche correspondante, jusqu’à ce que je me retrouve — virtuellement parlant — face à l’homme au grand chapeau noir.
C’était Napoléon Bonaparte.
Le visage grimaçant sous la douleur, il s’est exclamé : « Que de temps perdu ! » Du coup il s’est retrouvé dans une grande salle, où un médecin et ses deux assistantes observaient un homme étendu sur une table d’opération, le corps plié en forme de V inversé, tête et pieds près du sol, et les fesses un mètre plus haut, largement écartées, retenues de chaque côté par d’épais rubans adhésifs.
Napoléon, qui s’était redressé et ne semblait plus souffrir, a murmuré :
— Décidément les hommes sont comme les chiffres, ils n’acquièrent de la valeur que par leur position.
Remarquant alors ma présence, il m’a demandé :
— Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Où suis-je ? Qui sont-ils, et qui êtes-vous ?
— De toute évidence, nous assistons à une opération, ai-je répondu. C’est un médecin japonais et deux infirmières japonaises. Je crois que le médecin s’apprête à procéder à l’ablation des hémorroïdes sur son patient. Quant à moi, je me nomme Marcel Prout, j’ai souvent de sérieux troubles de la mémoire, à un point tel qu’il m’arrive parfois d’acheter mes propres inventions, c’est marrant, et je fais aujourd’hui mon tout premier voyage dans le Temps perdu avec une machine à explorer le Temps perdu, inventée par un certain Marcel Prout. Oh ! J’oubliais, c’est moi ! Eh oui, il m’arrive même parfois d’oublier que c’est moi, Marcel Prout, et je dois me regarder dans un miroir pour reconnaître ma figure de Prout, c’est vous dire comme j’oublie tout !
Il m’a longuement regardé d’un air ahuri, puis a tiré son épée. Surpris, j’ai vivement rabattu l’écran pour éviter qu’il ne me pique un doigt avec la pointe de cette épée, qui pour moi avait tout au plus la taille d’une grosse aiguille ou d’un petit clou. Intrigué par le sens et la signification de mes premiers pas dans le Temps perdu, je me suis levé pour aller consulter dans l’autre pièce La Grande Encyclopédie Moqueuse de l’Humanité, à la lettre N.

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