Consulter la Grande Encyclopédie Moqueuse de l’Humanité n’est pas chose facile, car ses pages dotées de diodes rigoloréceptrices sont constamment agitées par les spasmes que provoque la contemplation de la comédie humaine. Quoi qu’il en soit, l’Encyclopédie disait quelque part dans la section N que Napoléon avait perdu à Waterloo en raison d’une grande fatigue due aux douleurs incessantes d’une vilaine thrombose hémorroïdaire (et notamment à l’inconfort qui s’ensuivait lorsqu’il montait à cheval). Cela expliquait la scène à laquelle je venais d’assister dans le buisson. En appuyant sur la touche 痔, j’avais lancé un voyage dans le Temps perdu de Napoléon, au moment même où il allait se plaindre à voix haute — loin des oreilles indiscrètes — de perdre un temps précieux qu’il aurait pu consacrer, me suis-je dit, à mieux préparer Waterloo.
Revenant devant la machine à explorer le Temps perdu, j’ai ouvert le panneau de l’écran pour retrouver Napoléon dans la salle d’opération, mais je me suis heurté à un écran tout noir. Avais-je interrompu le voyage en rabattant l’écran ? Je suis resté songeur un moment devant cet écran noir, n’osant toucher à rien. Puis, prenant mon courage à une main et le stylet électrocursif de l’autre, j’ai encore une fois regardé le caractère 痔. Peut-être allais-je retourner dans le Temps perdu si j’appuyais encore une fois sur la touche à l’aide du stylet ? J’ai donc appuyé. Une sensation très similaire à celle d’une décharge électrique m’a parcouru tout le corps et je suis tombé dans les pommes.
À mon réveil, j’étais étendu sous un pommier, la pointe d’une épée appuyée contre ma pomme d’Adam. J’ai aussitôt reconnu Napoléon.
— Monsieur, il va falloir m’expliquer qui vous êtes, et ce que nous faisons ici.
Reprenant péniblement mes esprits, j’ai eu une brève pensée un peu ridicule pour Newton — comme si je m’étais vaguement attendu à le voir d’un moment à l’autre se joindre à nous —, pensée que j’ai aussitôt écartée pour me concentrer sur le danger immédiat.
— Je crois que c’est parce que j’ai appuyé une autre fois sur la touche 痔. On dirait que ça m’a transporté dans votre monde.
— La touche « dji » ? Mon monde ?
Sans oser bouger le cou, j’ai regardé tant bien que mal à gauche et à droite : il n’y avait rien. Je me trouvais donc sous un arbre, au beau milieu de nulle part, en compagnie de Napoléon. Comme cette insaisissable réalité me laissait bouche bée un peu trop longtemps, la pointe de l’épée s’est faite douloureusement insistante sur ma pauvre pomme d’Adam. J’ai dégluti, réalisant qu’à vouloir expliquer l’inexplicable je risquais de perdre la vie. J’ai donc opté pour une solution plus viable.
— M… Monsieur, j’ignore moi-même où nous nous trouvons. Je ne suis qu’un pauvre paysan sans défense, et je faisais une sieste sous ce pommier.
— Il me semble pourtant avoir déjà vu votre visage quelque part, a répondu Napoléon sur un ton dubitatif. Et vos vêtements bizarres ne sont pas ceux…
Il s’est penché vers moi en prononçant ces derniers mots, pour me regarder droit dans les yeux, et ce geste l’a fait grimacer de douleur. Une douleur dont j’ai aussitôt deviné l’origine.
— Vous devriez manger plus de fibres alimentaires.
— Manger plus de fibres alimentaires ?
— Marcher tous les jours, et ne pas abuser du vélo.
— Du vélo ?
— Du cheval, je veux dire du cheval. Ne pas manger trop épicé, aussi, et ne…
N’ayant semble-t-il rien à foutre de mes conseils, il m’a coupé la parole :
— Je n’ai pas de temps à perdre avec
C’est ainsi que s’est terminé mon premier voyage dans le Temps perdu, de manière toute aussi subite qu’il avait commencé. J’ai mis plusieurs heures à comprendre que Napoléon avait prononcé les paroles du Temps perdu, celles qui m’ont ramené chez moi devant ma machine. Plus tard, saisi d’une intuition insistante et tenace, je suis retourné consulter la Grande Encyclopédie Moqueuse de l’Humanité, à la lettre N. Un espace blanc remplaçait désormais la rubrique consacrée à Napoléon, et l’Encyclopédie restait immobile sous mon regard, sans être agitée du moindre spasme. Puis j’ai remarqué que le reste du texte, à un rythme presque imperceptible, se refermait graduellement sur l’espace libéré. J’ai alors compris que mes conseils — bien que peut-être un peu anachroniques, j’en conviens — avaient vraisemblablement changé le cours de l’Histoire.
Cela m’a foutu la trouille, bien sûr. Mais on s’habitue à tout et le lendemain matin, résolu à ne pas perdre un instant de plus, je planifiais déjà mon prochain voyage dans le Temps perdu.

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