Avant d’entreprendre mon deuxième voyage dans le Temps perdu, j’ai voulu prendre quelques précautions, histoire de pouvoir mieux faire face aux mauvaises surprises. Bien sûr, j’aurais pu monter dans le shinkansen (新幹線) pour me rendre à l’immense boutique « Superflu d’autodéfense » à Tokyo — version toute nippone des magasins de surplus d’armée qu’on trouve un peu partout au Québec — mais au lieu de me déplacer réellement jusqu’à la capitale en shinkansen, j’ai opté pour un déplacement virtuel via le réseau shinkanchigai (真勘違い), beaucoup plus rapide et bien moins cher. Le shinkanchigai est un réseau national de bornes commerciales reliées à tous les cafés, restos, bistros, toilettes, fumoirs, escaliers roulants et autres lieux publics au Japon, ainsi qu’à un cerisier sur dix en moyenne dans les parcs des grands centres urbains (mais à un seul cerisier par parc dans les villes de moins grande importance). On y insère sa carte Ego (絵5, en japonais), laquelle contient toutes les informations captées quotidiennement par les cinq sens de son détenteur, dont elle dessine le portrait fidèle (d’où son nom : 絵 pour dessin et 5 pour les cinq sens).
Une fois la carte Ego du client introduite dans l’égofente de la borne commerciale, celle-ci se connecte au Grand réseau lucratif et demande au client dans quelle boutique il désire faire ses achats, ce qu’il désire acheter et à quel prix. Aussitôt ces détails obtenus, la borne déverrouille un casque magasineur à visière consommatrice. Il suffit de mettre ce casque sur sa tête et d’abaisser la visière pour se retrouver aussitôt dans le magasin désiré, en version virtuelle.
— Je voudrais aller au Superflu d’autodéfense à Tokyo, pour acheter un dispositif portable de défense personnelle, en cas d’agression. Pas plus de 300 euroyen, s’il vous plaît.
La visière m’a indiqué la direction dans laquelle je devais me rendre pour atteindre l’allée des soldes et des retours de marchandise, ce que j’ai fait d’un pas virtuel rapide. L’allée était remplie à craquer de nipoprolétaires, certains virtuels, d’autres réels. Les articles s’agitaient des deux côtés tandis que je me frayais, tant bien que mal, un chemin à travers les reflets électroluminescents des étiquettes égosensibles sans fil et sans prix.
Contrairement à ce que le lecteur d’une époque aujourd’hui révolue pourrait imaginer, les étiquettes égosensibles sans fil et sans prix ne s’adressent pas aux clients, ni même aux employés des magasins, mais bien aux articles eux-mêmes quand ils négocient les clients. En effet, depuis la grande victoire du Mouvement Pacifique de Libération des Consommateurs, la publicité a été graduellement rayée des écrans de télévision, des ondes radio, des abords des autoroutes, des allées de magasin, pour finalement disparaître complètement sur tout l’archipel nippon. Depuis, ce sont tout simplement les articles qui choisissent les clients, sans que personne ne puisse — et ne cherche à — influencer ce choix. Ainsi, lorsqu’un consommateur parcourt une allée à la recherche d’un article donné, tous les articles qui s’intéressent à son profil — via les données de carte Ego captées par les étiquettes égosensibles — entrent aussitôt en négociations pour savoir lequel d’entre eux aura priorité pour la vente. Dans tous les cas, cette priorité est accordée à l’article qui arrive à prouver, données à l’appui, qu’il sera le plus apte à satisfaire pleinement le client, compte tenu des caractéristiques de l’article lui-même et du profil gravé sur la carte Ego du client. La procédure prend normalement de trente à quarante secondes, le temps que tous les articles non éligibles de l’allée passent au vote (les articles éligibles n’ayant pas droit de parole) et fassent leur choix.
La neutralité du vote est assurée par l’absence de toute indication de marque ou de nom de fabricant sur les articles en vente. Ceci pour éviter les désastreuses guerres de marque entre les articles dans les allées, auxquelles on avait assisté jadis dans les premiers jours qui suivirent la mise en place du réseau commercial. Ces guerres de marques avaient entraîné la mort de milliers de clients innocents à travers le pays. Seuls les clients virtuels survécurent.
Au bout de trente secondes, une petite boule rouge à peu près grosse comme une fraise s’est présentée devant moi dans l’allée, occupant toute la visière de mon casque. Puis les écouteurs intégrés au casque m’ont annoncé le résultat du vote des articles non éligibles.
— Merci d’avoir été choisi par cette boulette d’autodéfense. Elle a été jugée, avec une forte majorité, la plus apte à assurer votre défense. Vous avez dix secondes pour la refuser ou pour demander le rapport détaillé du vote avant d’accepter cet achat. Une fois ce délai écoulé, la transaction sera automatiquement complétée et vous serez déconnecté de la borne commerciale. Dans ce cas, vous recevrez votre produit par la poste commerciale d’ici la fin de la journée. Maido dōmo.
J’ai laissé les dix secondes s’écouler, ai retiré le casque, l’ai remis à sa place sur la borne du cerisier pour qu’il s’y verrouille, puis me suis demandé ce que je pourrais bien faire pour tuer le temps d’ici la fin de la journée. De l’autre côté de la rue, un bar karaoké invitait les passants à entrer en leur fredonnant des airs invitants.

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