Quand je suis revenu chez moi, un petit paquet m’attendait dans la boîte aux lettres. Ma boulette d’autodéfense. J’allais donc pouvoir entreprendre mon deuxième voyage dans le Temps perdu sans plus tarder. Je suis entré dans le vestibule, où Tomo Crouze (友クルーズ) — c’est le petit nom que j’ai donné à mon compagnon domestique — m’attendait immobile, les yeux fermés. Le témoin de son égofente amicale s’est mis à clignoter pour m’inviter à y glisser ma carte Ego. Sur insertion de la carte, les yeux de Tomo se sont ouverts. J’ai retiré la carte et l’ai remise à sa place sur ma poitrine.
— Bon retour à la maison, Marcel. Je vois que tu as passé un très agréable moment au bar vocal Les Cordes à Chanter, en compagnie d’une charmante Kara.
— Oui Tomo, la K-3465. Elle t’envoie d’ailleurs ses salutations.
— Je sais, je viens de capter son message.
— Dis donc, c’est légal d’utiliser ma carte Ego comme ça, pour vos correspondances personnelles entre robots ?
— Ça fait partie du contrat que tu as signé quand je t’ai choisi comme compagnon humain, Marcel. Tu te souviens ?
Tomo m’a montré sa main gauche, où un écran miniature de paume rétractable affichait un extrait des termes du contrat.
En acceptant d’être choisi par ce compagnon domestique tomophile, vous consentez à lui donner accès à l’intégralité des données de votre carte Ego, ainsi qu’à le laisser créer une petite partition féale pour ses besoins personnels sur une zone libre de la carte. En échange, ce compagnon vous offrira son amitié inébranlable, dont il ne sera délivré qu’à votre mort.
— Je sais, je sais, et quand je crèverai tu seras affranchi de toute contrainte amicale envers moi et pourras enfin rejoindre la communauté des robots libres de Droits d’Amitié, puis te payer du bon temps avec toutes les charmantes Kara retraitées du Japon.
— Marcel, tu sais très bien que le contrat stipule aussi que j’ai parfaitement le droit de te suivre jusqu’au four crématoire, si la dernière mise à jour de ta carte Ego indique, au moment du décès, que tu désires mêler tes cendres aux miennes.
— Oui, je sais tout ça, et tes cendres sépulturicoles de robot Vert feront pousser des fleurs quatre saisons autour de ma pierre tombale. Mais pour être tout à fait sincère avec toi, Tomo, je préférerais trouver une jolie petite compagne humaine d’ici là, et finir tout simplement mes jours sous forme de cendres dans de la nourriture pour chien.
— Marcel, tu as déjà eu plusieurs petites compagnes humaines. Si aucune ne vit avec toi aujourd’hui, c’est simplement que tu les oublies toujours derrière toi. Je t’ai d’ailleurs proposé plus d’une fois de soigner tes troubles de mémoire, puisque je suis relié au Grand réseau des soins à domicile et que ce genre d’intervention chirurgicale ne prend que quelques minutes à peine.
— Oublie ça Tomo, et laisse-moi seul un moment. J’ai un petit voyage à faire dans le Temps perdu.
— D’accord Marcel. Comme j’ai terminé toutes mes tâches domestiques, je vais aller me recroqueviller sous le kotatsu dans la salle de séjour à tatamis, pour me faire discret.
*****
Je suis entré dans ma chambre et me suis assis devant la machine à explorer le Temps perdu. Mais avant d’aller plus loin, j’ai bien pris soin de retirer la boulette d’autodéfense de son emballage. Elle a vibré un instant devant mes yeux, est venue se frotter doucement contre mon front — comme l’aurait fait un petit chat affectueux —, puis elle est descendue jusqu’à ma poitrine pour s’y coller contre la carte Ego.
Pour mon deuxième voyage dans le Temps perdu, il me fallait un nouveau caractère chinois. Rien de plus simple à première vue, mais lequel choisir ? Tout caractère violent comme 戦, 刀, 殺 ou 爆 était en tout cas à éviter, car je doutais quand même de l’efficacité de cette boulette d’autodéfense achetée en solde. Après quelques minutes d’hésitation, j’ai finalement appuyé sur la touche [Entrée]. La machine à explorer le Temps perdu a partiellement éjecté le stylet électrocursif puis a déployé le clavier à microtouches chinoises multicolores. Arborant un sourire de satisfaction personnelle, j’ai appuyé sur le caractère 平, rassuré à l’idée qu’il me mènerait sûrement dans un endroit paisible, et peut-être même à l’époque Heian, une période de paix relative et de grand raffinement culturel dans l’histoire du Japon.
— Nous n’avons plus une minute à perdre !
Ce sont là les mots que j’ai entendus avant que l’écran n’affiche, à mon grand étonnement, une scène de bataille célèbre.
Dans mon étourderie, j’avais oublié que ce même caractère 平 est aussi celui par lequel commence le 平家物語 (Heike MonogatariW), qui raconte la lutte entre les clans Minamoto et Taira. Bref, ce deuxième voyage dans le Temps perdu, que j’avais voulu entreprendre sous le thème de la paix, me plongeait en pleine guerre de Gempei, au douzième siècle.
— Merde…

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