Fait étrange, les guerriers des clans MinamotoW et TairaW poussaient leurs cris de guerre… en français. Et qui plus est, dans un français à l’accent québécois ! J’ai regardé la machine à explorer le Temps perdu d’un air perplexe. Comme scénario fantaisiste, une guerre de clans opposant des guerriers japonais du douzième siècle dans la langue de Molière Michel Tremblay, cela dépassait de loin les limites de mon imagination.
J’ai alors remarqué la présence d’une touche qui portait l’inscription [Langue] dans le coin inférieur droit du clavier. Je tenais peut-être là la clé de cette nouvelle intrigue. J’ai appuyé sur la touche, et une longue liste de langues est apparue dans l’écran sans fond. Y figuraient d’abord le français et l’anglais, puis des dizaines d’autres langues énumérées par ordre alphabétique, de A à Z. J’ai cliqué sur « Anglais ». Aussitôt, le menu s’est affiché en anglais et les guerriers se sont mis à lancer leurs cris de guerre et d’agonie dans cette langue, avec un accent canadien. La touche [Langue], sur le clavier, indiquait maintenant [Language].
J’ai alors fait défiler le curseur jusqu’à la lettre J, pour cliquer sur « Japanese ». Le menu s’est affiché en japonais et les guerriers ont poursuivi les hostilités dans cette langue. La touche du clavier, fidèle à la logique qui s’était mise en branle, indiquait désormais [言語]. J’ai aussi remarqué un petit détail amusant : ces guerriers du douzième siècle gueulaient des ordres, envoyaient des insultes et lançaient des plaintes dans un japonais standard qui n’avait sûrement rien à voir avec la langue parlée sur l’archipel à cette époque. On aurait dit une série télévisée à petit budget.
— Tomo, sors de sous le kotatsu et viens un peu ici ! ai-je lancé d’une voix puissante en direction de la salle de séjour.
Quelques secondes plus tard, Tomo était à mes côtés dans la chambre. Appuyant de nouveau sur la touche de langue pour afficher la liste, j’ai cliqué sur une autre langue, au hasard. Les guerriers ont poursuivi leur combat en lançant des cris inintelligibles. Je me suis déplacé au-dessus des eaux, entre les embarcations, pour montrer la scène sous divers angles à Tomo.
— Tu y comprends quelque chose ?
Tomo a tendu l’oreille.
— C’est du hiri motu.
— ?
— Une vieille langue de Papouasie-Nouvelle-Guinée. J’entends des cris de guerre, des lamentations…
— C’est tout ?
— Des trucs d’une grande noblesse, aussi, comme « Tu la veux dans l’cul, hein, ma flèche ? Espèce d’enfoiré ! »
— Ça, ça doit s’adresser au petit qui se cache dans le fond du bateau, à droite.
J’ai choisi une autre langue au hasard.
— Ah, maintenant ils parlent latin, tes guerriers japonais ! s’est exclamé Tomo. C’est un jeu d’ordinateur ?
— Non, c’est une machine à explorer le Temps perdu.
— C’est ce que je disais, un truc pour les gens qui ont du temps à perdre.
— Mais non, ce n’est pas un simple jeu. Et puis laisse tomber. Dis-moi plutôt si tu connais toutes les langues de la liste.
J’ai fait défiler la liste déroulante sous les yeux de Tomo.
— Oui, oui, elles y sont toutes !
— Toutes les langues que tu connais ?
— Oui, enfin, toutes les langues vivantes, et toutes les langues mortes que contient mon programme. Tu permets que je me connecte à ta machine ?
— Oui, vas-y.
Tomo a saisi la machine, puis m’a lancé un regard intrigué.
— Je me suis connecté à ta machine juste en la prenant dans mes mains ! Je n’ai même pas eu à chercher un connecteur… et d’ailleurs il n’y en a pas.
— Ça ne m’étonne pas, c’est une machine un peu spéciale.
— Tu permets que j’interroge sa banque de données linguistiques ?
— Je t’en prie.
Tomo a fermé les yeux, comme s’il se concentrait. Il avait été programmé comme ça, pour imiter le comportement humain, mais je savais fort bien qu’il n’avait pas à fermer les yeux pour communiquer avec une machine. Ce comportement humain facilitait simplement les contacts entre lui et son entourage dans la vie quotidienne.
Au bout de deux bonnes minutes, il a reposé la machine sur mon bureau de travail.
— J’ai interrogé sa banque de données linguistiques. Elle contient effectivement le vocabulaire de toutes les langues… et un peu plus.
— Un peu plus ?
— C’est à n’y rien comprendre, elle connaît aussi tout le vocabulaire que j’ai moi-même ajouté à mon programme depuis ma sortie d’usine. Les nouveaux mots d’argot du quartier où nous habitons, deux ou trois mots inventés par la petite fille de trois ans qui habite en face, et des tas de néologismes japonais aujourd’hui dépassés et oubliés, que j’avais moi-même ajoutés à mon programme en parcourant les archives d’un ancien site des néologismes très populaire au début du vingt-et-unième siècle. C’est à n’y rien comprendre.
— Elle les a peut-être copiés quand tu l’as prise dans tes mains ?
— Je ne crois pas, j’aurais senti la communication. Et puis il y a un vieux principe qui tient le coup depuis des millénaires : la lecture est toujours plus rapide que l’écriture. Même les ordinateurs d’aujourd’hui, malgré toute leur puissance, ne peuvent pas écrire aussi vite qu’ils lisent. Alors les données linguistiques que je viens d’y consulter s’y trouvaient forcément avant que je ne prenne la machine dans mes mains. Ou alors ta machine est beaucoup plus évoluée et rapide que moi ! Je n’aime pas beaucoup ça…
— Bon, tu ne vas quand même pas me faire une scène de jalousie !
— Mais non, ça m’est égal qu’elle soit plus puissante ou plus rapide que moi. Je dirais même que ça lui donne un petit côté intriguant qui a un certain charme qu’on ne retrouve pas chez les Kara.
— Si je vous dérange, faut l’dire, je peux vous laisser seuls un moment…
— Marcel, plus sérieusement, je crois que le moment est mal choisi pour blaguer.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ce n’est pas normal que cette machine possède mes données. Il n’y a que deux personnes autorisées à consulter mes données sur cette planète. D’abord moi.
— Puis moi, je sais, puisque tu m’as choisi.
— Si ta machine avait voulu s’emparer de mes données, Marcel, je lui aurais immédiatement interdit l’accès.
— Et pourtant elle les a, tes données !
— Ce qui veut dire…
— Ce qui veut dire ?
— Quelle est passée par toi, et qu’elle a — ou que tu as — ensuite effacé toute trace de ce passage dans ma mémoire.

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