— Marcel, idéalement il faudrait mettre cette machine en pause ou l’arrêter, tout simplement.
— Oui, t’as raison, l’arrêter pour nous laisser le temps de réfléchir, c’est une bonne idée !
J’ai voulu appuyer sur la touche de démarrage pour arrêter la machine à explorer le Temps perdu, mais elle avait disparu !
— Tomo, quand j’ai ouvert la machine hier, il y avait une touche de démarrage, juste ici, sur le côté ! Mais elle n’y est plus…
— Non, en effet, à part le clavier et l’écran, elle est aussi nue qu’un bébé naissant, cette machine.
— Un bébé sans cordon ombilical Tomo. Elle n’a même pas de cordon d’alimentation !
— Un cordon d’alimentation ? Marcel, parfois j’ai l’impression que tu sors tout droit d’une autre époque. Où vas-tu donc pêcher toutes ces idées farfelues ?
— Je blaguais, Tomo.
— Il faut un doctorat en histoire industrielle ou une mémoire de robot pour la comprendre ta blague, Marcel. La dernière fois que j’ai vu un câble, c’était il y a deux ans au musée virtuel du vingt-troisième siècle, à Niigata. Et encore, ce n’était même pas un cordon d’alimentation, mais un truc bien plus récent : un bout de néocâble à fibres optiques, à peine long comme le doigt ! C’est tout ce qu’il nous reste de cette époque, quelques centimètres de néocâble à fibres optiques. À ma connaissance, seuls les musées virtuels exposent encore de véritables cordons d’alimentation.
— Si tu veux mon avis, ça prouve tout simplement qu’ils ne sont pas assez branchés de nos jours, les musées.
— Marcel, revenons à la machine, tu veux bien ? Récapitulons. Tu as blessé un guerrier Taira par inadvertance en décochant une flèche. C’est regrettable, mais par contre ça nous a permis de comprendre un peu mieux la logique de ta machine. La touche de commande donne des ordres, donc nous pourrions peut-être la combiner à d’autres touches, moins meurtrières que les touches de flèche ?
— Oui, bonne idée. Essayons de lui faire faire une pause de lecture. Comment on dit déjà, en japonais ?
— « 一時停止 »
— Oui, Ichiji teishi. Je vais enfoncer la touche de commande et taper ces quatre caractères avec le stylet électrocursif, on verra bien.
J’ai appuyé sur la touche de commande avec l’index de la main gauche et l’ai maintenu enfoncée le temps de trouver et de sélectionner les caractères [一], [時], [停] et [止], dans l’ordre, avec le stylet.
— Toujours rien, la bataille se poursuit.
— Tu as encore le doigt sur la touche de commande, Marcel.
— Mais je l’avais aussi sur la touche de commande, le doigt, quand j’ai lancé la flèche !
— Sans doute parce que la commande de flèche était sans équivoque. Mais là tu as appuyé sur des kanji, et la machine attend peut-être que tu lui indiques que la commande est terminée.
— Pas bête, Tomo, pas bête du tout. Y a qu’une machine pour bien comprendre la logique d’une machine !
— Je dois prendre ça comme un compliment ou une insulte ? Je suis peut-être une machine, mais à bien des égards je suis beaucoup plus évolué et adapté à l’environnement que l’être humain, Marcel.
— Tu devrais plutôt t’adapter aux êtres humains qui t’environnent, Tomo. Alors tu pourras faire la différence entre les compliments et les insultes.
J’ai relâché la touche de commande. Tomo avait vu juste, l’écran s’est aussitôt immobilisé.
— Bon, et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?
— On pourrait essayer de lancer une commande de déplacement pour quitter rapidement la scène de la bataille.
— Avec les touches [移] et [動] de 移動, pour « déplacement » ?
— C’est un peu vague comme commande, Marcel.
— Oui, t’as raison. Attends, je crois que j’ai trouvé. Je vais lui demander de se déplacer vers un endroit tranquille.
Avec le regard fébrile d’un gamin qui s’apprête à croquer à pleines dents dans une boule de crème glacée au chocolat, j’ai enfoncé la touche de commande et ai tapé les caractères suivants à l’aide du stylet : [静], [か], [な], [所] et [へ].
À mon réveil, je me trouvais seul au beau milieu d’une dune. La boulette d’autodéfense vibrait doucement sur ma poitrine.


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Prout chez toi, Marcel.
(c’est pour éviter de laisser un commentaire muet d’admiration que je salue ainsi bien bas ta famille, ton gros chat et ta plume fertile)
(bon, je me relève, faut que j’aille me coucher)
Salut Zolly, bienvenue sur la dune, merci pour le compliment muet et bonne nuit. De ce côté-ci de l’écran je vis l’aventure de manière moins « plumement fertile », à grands tâtons dans cette petite histoire en devenir. En attendant la visite des grands éditeurs qui se battront pour s’arracher ce texte, je continue d’inventer la suite au jour le jour. Le gros chat te salue de la queue (inutile de lui rendre la pareille). Ce matin quand j’ai ouvert les yeux, il essayait de manger un bout du futon de ma douce moitié. À ma connaissance, c’est le seul chat futonivore de la planète…
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