Curieusement, je ne pouvais pas bouger. Pas même le petit doigt. Allongé sur le sable, le visage tourné vers le sommet de la dune, j’apercevais les ondes parfaitement immobiles formées par le vent à la surface du sable. Une autre dune se profilait derrière, juste à droite, voilant elle aussi une partie de la ligne d’horizon. L’absence totale de nuages dans mon champ de vision limité et immuable amplifiait cette lourde et inquiétante impression d’immobilité, de temps suspendu. La vibration de ma boulette d’autodéfense, ai-je remarqué, avait quelque chose de monotone, comme si les ondes vibratoires de l’objet s’étaient figées dans l’air. Je n’éprouvais aucune sensation de fraîcheur ou de chaleur au contact du sable sur ma peau. En fait, je devinais le contact de mon corps contre le sable, sans toutefois éprouver la moindre sensation. De même, les reflets du soleil, qui dardait ses rayons sur l’étendue désertique, ne provoquaient pas le moindre effet d’éblouissement sur ma rétine.
Complètement à droite, à peine perceptible, se découpait une toute petite étendue d’eau. J’ai compris, à l’odeur des algues marines, que je devais me trouver tout près du littoral. Cette odeur d’algues, tout comme la lumière immuable et le bruit monotone des vibrations, restait invariablement la même, comme insensible aux déplacements de l’air qui auraient dû, normalement, faire varier son intensité. Cela n’avait par ailleurs rien d’étonnant — enfin, dans la logique de cette situation insolite — puisqu’il ne ventait pas et que, malgré la présence d’une odeur d’algues dans mes narines… je ne respirais pas !
Sans être réellement privé de tous mes sens, puisque je voyais, j’entendais et je humais, je me trouvais pour ainsi dire figé dans mes sens, sans toutefois avoir perdu la capacité de penser, de réfléchir, d’analyser la situation désarmante dans laquelle j’avais été projeté par la machine à explorer le Temps perdu.
Si ma boulette d’autodéfense vibrait, c’est qu’elle détectait un danger. Mais que pouvais-je faire, privé ainsi de tous mes moyens pour réagir à la menace ? Ma panique des premiers moments laissa toutefois graduellement la place à un sentiment de curiosité face à ce phénomène inexplicable. J’aurais aimé pouvoir en discuter avec Tomo, examiner avec lui la situation sous tous ses angles en mettant à profit la somme immense de connaissances emmagasinées dans sa mémoire de robot.
Voilà où j’en étais dans mes pensées lorsque, soudain, le sable s’est mis à bouger devant mes yeux. D’abord de manière à peine perceptible, puis de plus en plus vite. Dans l’immobilité absolue du cadre limité de mon champ de vision, le sable semblait se déplacer de lui-même, ou, aurait-on dit, se soulever au passage d’une taupe cachée sous sa surface. Cette taupe creusait une galerie juste devant moi, littéralement devant mon nez. Elle est d’abord descendue vers moi à l’oblique, de droite à gauche, d’à peine quelques centimètres, avant de disparaître un instant et de réapparaître un peu plus à gauche, se mettant aussitôt à descendre en ligne droite pour creuser une nouvelle galerie sur une distance beaucoup plus longue cette fois-ci. Puis elle est de nouveau disparue, pour réapparaître tout en haut de la galerie qu’elle venait de creuser à la verticale. Elle est repartie vers la droite, a amorcé un virage vers le bas, sur une distance plus courte que pour la première galerie verticale, avant de disparaître et réapparaître encore une fois dans cette dernière, juste un peu plus bas que le sommet. De ce point, elle a creusé une nouvelle galerie à l’horizontale jusqu’à la galerie verticale de droite, puis une autre galerie horizontale juste au-dessous. Mais qu’est-ce que cette taupe fait ici ? me suis-je demandé en continuant d’observer ses allées et venues en tous sens sous le sable fin. Puis, à mon grand étonnement, tout a pris un sens, une signification. La taupe s’était maintenant immobilisée et les fins monticules dégagés par ses minuscules galeries dunaires ressemblaient vaguement à ceci :
Un oiseau. Un oiseau ? Ma taupe invisible avait creusé des galeries qui formaient le caractère de l’oiseau, rien de moins ! Mais pourquoi ?
Indifférente à mon étonnement, la taupe s’est mise à détruire toutes ses galeries, pour en creuser de nouvelles. Cette fois-ci, les monticules de sable fin épousèrent à peu près la forme du caractère 取.
取る ? Prendre ? Prendre quoi, un oiseau ? Mais qu’est-ce qu’elle veut cette taupe, que je lui attrape un oiseau ? Mais ce n’est pas une machine à explorer le Temps perdu que j’ai achetée, c’est une vraie machine à voyager dans l’absurde !
Quelques minutes plus tard, quand elle a eu terminé deux autres séries de galeries, j’ai compris que le manège de cette taupe n’avait rien d’absurde. En regroupant les caractères qu’elle m’avait dessinés un à un, j’obtenais 鳥取砂丘 … Les dunes de Tottori ! Je me trouvais sur les dunes de Tottori !
Je savais maintenant où j’étais, mais cela ne m’avançait guère. Tout demeurait immobile, figé autour de moi et en moi, à l’exception de cette taupe savante qui s’amusait à tracer des kanji sous mon nez. J’en étais arrivé à ce stade déconcertant de mes réflexions lorsque la taupe s’est remise en mouvement sous la surface du sable. Au bout de quelques minutes, je voyais enfin poindre une lueur de cohérence et d’espoir dans ma situation saugrenue. Ce n’était pas une taupe…
C’est Tomo. J’écris dans le sable avec le stylet. C’est bizarre, le stylet ne creuse pas le sable, il le soulève ! Enfin, peu importe. J’ai laissé la machine en mode de pause, Marcel, puisque ta boulette vibre et qu’un danger doit sûrement approcher. Tu as les yeux ouverts et je détecte ton activité cérébrale quand je touche la machine, alors avec de la chance tu pourras lire ce que j’écris dans le sable et savoir dans quelle situation tu te trouves. Je ne sais pas d’où vient le danger, puisque l’écran est figé. Je sais que la boulette d’autodéfense va chercher à te protéger, mais il vaut mieux ne pas trop compter sur cette pacotille. Si j’étais toi, j’essaierais d’abord de trouver des vêtements moins voyants, après m’être assuré que je me trouve toujours au douzième siècle, en explorant un peu les environs. Je vais régler la machine sur le français, comme ça tu auras moins de mal avec le dialecte local si tu rencontres quelqu’un ! En tout cas, elle t’a fait faire tout un bond, cette machine, du détroit de Shimonoseki aux dunes de Tottori ! Tiens-toi prêt, je vais bientôt désactiver le mode de pause. Je le réactiverai si ta vie se trouve en danger. Il va falloir trouver un moyen pour te sortir de là au plus vite !
J’ai souri intérieurement. Ce moyen, j’avais la certitude de le connaître.



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