Quand le Temps perdu a repris son cours, je me suis levé pour regarder tout autour de moi. Rien, ni personne. Que du sable, un bout de mer sur la droite, et la campagne tout au loin derrière moi. Mais comme la boulette d’autodéfense vibrait sur ma poitrine, il y avait forcément un danger quelque part. Je me suis donc mis à gravir la dune pour avoir une meilleure vue sur l’étendue désertique. Du sommet, ai-je conclu, je verrais mieux venir le danger. Conclusion hâtive et téméraire, puisque le danger, lui aussi, me verrait beaucoup mieux. La boulette d’autodéfense était vraisemblablement arrivée à la même conclusion, puisque ses vibrations s’amplifiaient à mesure que j’escaladais le flanc de la dune.
Le danger s’est matérialisé dès que j’ai posé le pied sur le sommet, à trois ou quatre cents mètres de biais sur la gauche, au bord de la mer du Japon, sous la forme d’un homme à cheval. Il m’a aperçu le premier, car lorsque mon regard est tombé sur lui à la toute fin d’un rapide tour d’horizon, il me faisait déjà signe d’un grand geste de la main.
Le bourdonnement de la boulette s’est fait plus insistant sur ma poitrine. Plus l’homme approchait, plus je distinguais nettement les détails de sa silhouette. Un guerrier ! Curieusement, sa monture était toute petite et lui donnait, à mes yeux de voyageur égaré dans le douzième siècle du Temps perdu, un air un peu ridicule. Sans doute avais-je trop vu de mauvais films de samouraïs, car comme l’indiquait la Grande Encyclopédie Moqueuse de l’Humanité, les nobles et les guerriers japonais montaient en réalité des chevaux courts sur pattes et plutôt lents, comme ceux de l’espèce kiso (木曽馬).
L’homme est descendu de cheval au pied de la dune, puis s’est mis à marcher vers le sommet pour m’y rejoindre. Il s’est d’abord approché en souriant, le regard affable, mais l’expression de son visage a laissé successivement la place à l’étonnement puis à une véritable stupeur, à mesure que la distance s’amenuisait entre nous deux. À quelques pas de moi, il s’est immobilisé et, dans un haussement de sourcils très prononcé, m’a regardé de la tête aux pieds. Puis il s’est attardé, d’un air incrédule, sur les traits de mon visage. J’ai deviné qu’il voyait pour la première fois — et sans doute la dernière — un homme vêtu à la mode japonaise du trente-et-unième siècle, et qui plus est, un homme aux traits mi-asiatiques, mi-occidentaux.
Sur son visage, la stupeur s’est transformée en peur, presque en épouvante. Dans un geste d’une rapidité surprenante, il a mis la main sur la poignée de son sabre. Ce geste vif a provoqué une réaction violente de la boulette, qui s’est détachée de ma carte Ego avec un claquement sec. J’ai tout juste eu le temps de porter la main droite à ma poitrine pour saisir la boulette et l’empêcher d’intervenir. Ma main était agitée de violents tremblements sous l’effort que je devais déployer pour éviter que la boulette d’autodéfense n’entre en action. À cette vue, le guerrier éberlué a dégainé son sabre et s’est campé dans une position d’attaque, le regard rivé sur ma main droite.
Malgré tout, convaincu de n’avoir nullement à recourir à la force ou à la violence pour me sortir de cette situation délicate et tendue, je suis resté calme. J’avais compris, lors du premier voyage dans le Temps perdu, qu’il suffisait de dire à haute voix que je perdais mon temps pour me retrouver aussitôt dans mon bureau de travail, assis devant la machine à explorer le Temps perdu. Ce que j’ai fait.
— Monsieur, je n’ai pas de temps à perdre !
Contre toute attente, la dune n’a pas disparu, le guerrier n’a pas bougé d’un poil et la boulette a continué de se débattre en vibrant sous ma main. De toute évidence, je me trouvais toujours sur les dunes de Tottori, en plein douzième siècle. Mon hypothèse trop optimiste sur la logique des voyages dans le Temps perdu venait de s’effondrer, et je me suis senti englouti par une vague de panique dévastatrice.
— Aaaaaaaaahhhh ! s’est écrié le guerrier avant de s’élancer pour fondre sur moi. Il ne me restait plus qu’à prier pour que Tomo soit plus rapide que lui et immobilise la scène d’une commande de pause, m’accordant le piètre privilège de contempler un peu plus longtemps la scène de ma mort imminente sous la lame d’un sabre de guerrier affolé. Toutefois, dans ma panique j’avais relâché ma prise sur la boulette, qui en profita pour s’échapper et entrer en scène avec une rapidité fulgurante. Surgissant de sous mon vêtement, elle s’est mise à tourner à vitesse folle autour de la tête du guerrier. Celui-ci, déconcerté, cédait petit à petit du terrain tout en fendant l’air de son sabre dans l’espoir de trancher la boulette en plein vol. La scène me rappelait vaguement celle où Sasaki Kojirô, dans un très vieux film sur les exploits de Musashi Minamoto, s’entraînait à fendre les hirondelles qui passaient près de lui, anecdote amusante dérivée de sa fameuse technique dite tsubamegaeshi, qui consiste à appliquer au sabre des changements brusques de direction similaires à ceux de l’hirondelle dans son vol.
La suite de ce combat épique qui s’est déroulé sous mes yeux, entre un guerrier de la fin de l’ère Heain et une boulette d’autodéfense du trente-et-unième siècle, est un peu délicate à raconter tellement elle peut sembler invraisemblable. En effet, après avoir fait battre en retraite mon assaillant de quelques pas pour me mettre hors de portée de son sabre, la boulette a vivement reculé pour prendre son élan, puis a foncé vers le visage du pauvre guerrier à une vitesse folle. Celui-ci, voyant sa mort venir, a laissé tomber son sabre et s’est couvert le visage des deux mains dans un geste ultime de désespoir. Puis, plus rien. De longues secondes de silence se sont écoulées sur la dune. Sous mon regard ahuri, la boulette s’était immobilisée à quelques centimètres devant le nez du guerrier, flottant dans l’air avec un bruit de vibration menaçant. Le guerrier, intrigué, s’est enfin décidé à écarter les doigts pour regarder le sort que lui réservait ce drôle d’oiseau sans ailes. Aussitôt, la boulette a déroulé devant les yeux de sa victime un minuscule rouleau de papier, que le pauvre guerrier, sidéré, a lu d’une voix tremblante :
— Je n’ai pas de temps à perdre… ?
L’instant d’après, j’étais devant la machine à explorer le Temps perdu, assis sur les genoux de Tomo.

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