Le lendemain, pour mon troisième voyage dans le Temps perdu, je me suis assis sur une causeuse muette dans la salle de séjour. Tomo, lui, s’était étendu sur le sol et lisait un magazine d’archéologie sur la cuisine antébocusienne, les jambes allongées sous le kotatsu.
J’avais un peu la trouille à l’idée d’entreprendre un nouveau périple dans le Temps perdu. Mon premier avait légèrement transformé le cours de l’Histoire si j’en croyais la Grande Encyclopédie Moqueuse de l’Humanité, tandis que mon deuxième avait laissé sur les dunes de Tottori, en plein douzième siècle, une boulette d’autodéfense espiègle qui risquait fort d’ajouter quelques paragraphes aux contes et légendes de cette région du Japon. Par contre, Tomo ne partageait pas mon opinion sur ce point.
— Marcel, c’était une simple boulette d’autodéfense. À ce prix, je suis sûr qu’elle ne pouvait te protéger qu’une seule fois et qu’elle s’est ensuite pulvéribiodégradée dans le sable de la dune avant même que le guerrier n’ait compris ce qui s’était passé.
— Oui, t’as sans doute raison. Mais dis donc, tu sais comment elle s’y est prise, ma boulette, pour deviner qu’il fallait faire dire au guerrier qu’il n’avait pas de temps à perdre ?
— J’ai ma petite hypothèse sur ce point. As-tu remarqué qu’elle s’est fixée à ta carte Ego dès que tu l’as sortie de l’emballage, et qu’elle y est restée jusqu’à la toute fin ? À mon avis, sur ta carte Ego elle disposait de toute l’information nécessaire pour tirer la conclusion qui s’imposait dans cette situation.
— En effet, elle a été plus futée que moi… J’ai bêtement cru que j’allais quitter le temps perdu en prononçant moi-même les paroles magiques, mais non, je suis resté planté sur la dune comme un pauvre idiot qui attend sa mort avec un sourire de satisfaction sur les lèvres.
— Tu sais, quand tu as fait ton premier voyage, c’est Napoléon qui t’a ramené ici en disant qu’il n’avait pas de temps à perdre avec toi.
— Oui, la machine semble avoir sa petite logique perverse. Autrement ce serait trop simple, je n’aurais qu’à dire « Je n’ai pas de temps à perdre » chaque fois que je me trouve dans une position délicate pour quitter aussitôt le Temps perdu. Je suis vraiment trop bête !
— Disons que ta boulette a été un peu plus perspicace que toi, a conclu Tomo en souriant.
La machine a explorer le Temps perdu reposait sur mes cuisses, dans l’attente d’une nouvelle directive. J’ai longuement hésité dans le choix d’un nouveau thème de voyage, m’efforçant de trouver un kanji à la fois attrayant et sans risque. C’est alors qu’une question m’a effleuré l’esprit. À quoi pouvait bien servir la barre d’espacement sur cette machine ? Elle portait l’inscription « Fujiprout Canada — Machine à explorer le Temps perdu ».
— Tomo, je me demande à quoi peut bien servir cette barre d’espacement…
Voyant que je tendais le doigt pour appuyer dessus, Tomo s’est exclamé :
— Non Marcel ! Tu devrais acheter une nouvelle protection personnelle avant de…
Trop tard, j’avais déjà appuyé sur la barre avant même qu’il n’ait pu terminer sa mise en garde.
Ce que j’ai vu apparaître, sur l’écran sans fond, m’a fait sursauter. C’était moi, assis devant un bureau de travail sur lequel reposait… ma machine à explorer le Temps perdu !
— Bonjour Marcel, a dit mon double, le regard fixé sur l’écran de la machine posée devant lui sur le bureau.
— (…)
— Oui, je sais, ça peut surprendre de se voir soi-même en train de se parler à soi-même.
— Qu… qu’est-ce que c’est que ça, un sosie ? Un enregistrement vidéo ? Un jeu de miroirs informatique ?
— Non, c’est toi, enfin moi, Marcel, cinq jours plus tôt.
— Cinq jours plus tôt ?
— Oui, au Québec, dans un laboratoire de Fujiprout Canada.
S’est ensuite engagée une discussion déconcertante entre nous deux, c’est-à-dire entre moi et moi.
— J’y suis depuis huit ans, et je m’apprête à repartir pour le Japon.
— Et qu’est-ce que j’y faisais, au Québec, depuis huit ans ?
— Pendant les trois premières années, j’y développais la machine à explorer le Temps perdu.
— Et j’ai réussi !
— Oui, à merveille.
— Du premier coup ?
— Non, il y a eu des prototypes. Le plus difficile a été de régler la machine sur le Temps perdu. Au début, elle voyageait uniquement dans le temps. Pour moi, c’était sans intérêt.
— Une bagatelle, quoi. Un défi trop facile à relever pour Marcel Prout.
— Oui. Puis je suis arrivé à voyager dans le Temps de le dire.
— Ça fait des voyages un peu courts, non ?
— Tout dépend de ce qu’on a à dire, Marcel…
— Je vois.
— Je voulais voyager dans le Temps perdu, la plus grande richesse de l’Humanité, cette ressource inépuisable et encore inexploitée. Un autre prototype m’a fait voyager dans le Temps des cerises, à Yamagata, et un autre encore dans le Temps des sucres, un peu partout au Québec. Mais rien de tout cela ne m’intéressait.
— Des voyages trop saisonniers. Il devait y avoir beaucoup trop de touristes…
— Exactement. Avec un autre prototype, je suis arrivé à voyager dans le bon vieux Temps. Agréable au début, mais avec le temps j’ai réalisé que le bon vieux Temps n’était pas si rose que ça après tout. Puis un autre prototype m’a conduit dans le Temps des fêtes.
— Un peu dur pour le foie ?
— Oui, mais je m’approchais du Temps perdu ! Et j’y suis finalement arrivé, à force de réglages et de programmation, après trois ans d’efforts, ma machine s’est mise à voyager dans le Temps perdu !
— Comme quoi je ne l’avais pas perdu ! Et concrètement, comment y suis-je parvenu ?
— Tout raconter prendrait beaucoup de temps, Marcel, car comme je vais l’expliquer dans un instant, je vais tout effacer de ma mémoire avant de retourner au Japon. Disons simplement que, pour les derniers réglages, j’ai fait des tests avec de jeunes étudiantes du laboratoire.
— Parce que j’ai vite compris que la machine à explorer le Temps perdu pouvait être dangereuse, c’est ça ?
— Oui, mais aussi pour gagner du temps. J’envoyais plusieurs étudiantes à la fois dans le Temps perdu, et j’observais. Au début, plusieurs d’entre elles sont restées prisonnières du Temps perdu. Je n’arrivais pas à les ramener. Impuissantes, elles fondaient en larmes dans l’écran sans fond, tandis que moi, Marcel Prout de Fujiprout, savant méconnu, je poursuivais sans relâche mes réglages dans l’ombre.
— À l’ombre des jeunes filles en pleurs, je vois.
— Oui.
— Et ensuite, qu’est-ce que j’ai fait ?
— Une fois les derniers réglages terminés, j’ai voyagé moi-même dans le Temps perdu. Plusieurs fois par jour, pendant cinq ans. Je ne revenais que de temps en temps, pour voir où en était le temps présent.
— Je n’ai pas remarqué, lors ce ces voyages dans le Temps perdu, que je risquais parfois de changer le cours de l’Histoire ?
— Oui, bien sûr, et je l’ai fait ! L’Histoire telle qu’on la connaît aujourd’hui est signée Marcel Prout de Fujiprout !
— Et de quel droit me suis-je permis de faire une telle chose ?
— Parce que j’en avais parfaitement le droit, Marcel ! Le Temps perdu n’appartient à personne. Personne ne l’a jamais réclamé ! Et surtout, personne n’en veut ! Des milliards de gens perdent leur temps chaque jour aux quatre coins de la planète. Certains s’en plaignent, les autres s’en foutent ! Moi, j’ai compris que tout ce Temps perdu appartiendrait à celui qui saurait le découvrir et l’exploiter. Tel un grand explorateur, j’ai planté le drapeau de Fujiprout dans le sol du Temps perdu pour en prendre possession. J’en fais ce que je veux.
— Et pendant cinq ans, j’ai changé le cours de l’histoire ?
— Oui, pour créer un monde meilleur.
— Et ça marche ?
— Plus ou moins. J’y travaille, ce n’est pas toujours facile.
— Des exemples ?
— Les missiles pêcheurs, qui ont éliminé le problème de la faim dans bien des pays : c’est moi. Noël le 25 décembre, c’est encore moi.
— Et pourquoi suis-je revenu au Japon ? Pourquoi ai-je tout oublié ?
— Avec le temps, j’ai fini par me lasser. Alors j’ai décidé de tout oublier. De me faire tout oublier, pour pouvoir recommencer. Dans un instant je vais demander à Tomo de m’opérer au cerveau pour me faire tout oublier des dernières années.
— Il a réussi l’opération, crois-moi. J’en ai même gardé quelques séquelles désagréables… j’oublie parfois qui je suis.
— Je ferai ensuite la même chose dans la mémoire de Tomo. Rien de très difficile, puisque Tomo n’est qu’un robot. Je lui ferai tout oublier des dernières années, puis nous repartirons ensemble pour le Japon, où j’y recevrai par courrier ma machine à explorer le Temps perdu.
— Je vois. C’est pour ça que je n’ai pas été surpris quand je l’ai reçue par la poste même si je n’avais rien commandé. J’ai mis ça sur le compte de mes trous de mémoire. Mais il y encore un petit détail qui m’échappe, Marcel. Quand je suis allé au bar vocal Les Cordes à Chanter, Kara m’a félicité pour les ventes de machines à explorer le Temps perdu. Elle a dit que les exportations du Québec avaient monté en flèche. Est-ce que tous les gens qui se procurent ma machine ne risquent pas de bousiller l’Histoire ou de défaire tout ce que j’ai fait ?
— Il n’y a qu’une seule vraie machine à voyager dans le Temps perdu, Marcel. Celle que nous avons devant nous. Les autres procurent des émotions fortes, mais ne dépassent pas l’étape du simple voyage virtuel. Elles sont géniales, mais tout à fait inoffensives.
Ce petit détail avait son importance. Tout espoir n’était pas perdu !
La plupart des gens ont une certaine image de ce qu’ils aimeraient devenir plus tard, un certain idéal d’eux-mêmes que très peu parviennent à réaliser. Pour moi, la situation inverse se posait : j’aimais bien ce que j’étais devenu, mais je méprisais celui qui allait le devenir.
Sans me quitter des yeux dans l’écran sans fond, j’ai mis l’index de la main gauche sur la touche de commande. J’ignorais jusqu’à quel point j’avais, au cours des cinq dernières années, modifié le cours de l’Histoire. Mais peut-être pouvais-je tout effacer ? Une vague d’émotion m’a envahi au moment où j’ai songé que je pourrais peut-être, dans un geste de bravoure suicidaire, rétablir la vraie date de Noël !
On l’aura deviné, pour cela il fallait que je m’élimine. Mes chances de réussir me semblaient bonnes, puisque j’allais lutter contre un adversaire de force égale. Nous avions tous deux une chance sur deux de l’emporter, ce qui, d’un point de vue strictement mathématique, promettait un taux de réussite de cent pour cent.
Sans plus tarder, j’ai donc appuyé avec le stylet électrocursif sur les touches [八], [年] et [前], puis j’ai libéré la touche de commande. Du coup, je me suis retrouvé dans le Temps perdu, toujours assis sur ma causeuse muette, et avec ma machine dans les mains ! Sans doute celle-ci m’avait-elle accompagné dans le Temps perdu parce qu’elle reposait sur mes cuisses au moment où j’avais lancé la commande. Curieusement, la causeuse avait fait ce voyage avec moi jusqu’au laboratoire de Fujiprout Canada.
Devant moi, il y avait moi, enfin le moi d’il y a huit ans, dans le laboratoire de Fujiprout. J’étais penché sur un appareil qui ressemblait vaguement à la machine à explorer le Temps perdu, mais en plus rudimentaire. J’ai compris que j’étais en train de travailler sur un des premiers prototypes. J’affichais d’ailleurs un sourire radieux, d’où je conclus que je venais peut-être de terminer un prototype.
Quoi qu’il en soit, j’avais devant moi celui qu’il fallait éliminer pour rétablir le cours exact de l’Histoire. Heureusement, ce même moi s’affichait également sur l’écran sans fond de ma machine à explorer le Temps perdu. Je n’aurais donc qu’à décocher quelques flèches pour en finir une fois pour toutes avec moi et avec toute cette histoire. Malheureusement pour moi — j’ignore encore lequel au moment où j’écris ces lignes — un troisième moi est apparu. Celui d’il y a cinq jours. Comme je disais plus haut, je luttais contre moi-même. Sa présence ici n’avait donc rien d’étonnant : il avait deviné ma pensée ! Il se tenait devant moi, souriant, sa machine à Explorer le Temps perdu dans les mains. D’un air où pointait un soupçon d’arrogance, il m’a regardé droit dans les yeux et m’a lancé :
— Marcel, je ne te laisserai pas si facilement rétablir le cours ennuyant de l’Histoire et les cours d’histoire ennuyants. Toi, tu vois dans ta machine le moi d’il y a huit ans. Moi, je t’y vois, toi, assis dans ta causeuse et sur le point de commettre un suicide temporel.
Puis, au moment même où je décochais ma première flèche sur le moi d’il y a huit ans, le moi d’il y a cinq jours a appuyé sur la commande de pause. Tout s’est alors figé pour moi. Je ne pouvais plus bouger ! J’étais encore une fois immobilisé dans le Temps perdu ! Je pouvais voir la scène devant moi, mais ma flèche flottait dans l’air, parfaitement immobile. Et personne, cette fois-ci, ne pouvait appuyer sur la commande de lecture pour rétablir le fil du Temps perdu ! Le moi d’il y a cinq jours, en activant la pause, n’avait pas réalisé, pauvre idiot, qu’il se trouvait lui-même avec moi dans le Temps perdu ! Nous étions donc figés à jamais, tous les deux, dans le temps.
Je dis bien « tous les deux », car mon moi d’il y a huit ans, lui, n’était déjà plus dans la trajectoire de la flèche immobile ! Il venait tout juste de terminer un prototype et avait, en jubilant, appuyé sur une touche qui l’avait projeté… dans le Temps de le dire.
D’où, vous l’aurez compris, je raconte aujourd’hui cette histoire…
—————-
Fin du premier épisode

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