Les lecteurs qui m’ont suivi jusqu’ici savent que je raconte cette histoire dans le Temps de le dire, où j’ai été téléporté par un prototype — pas tout à fait au point — de ma Machine à explorer le Temps perdu. Ils savent aussi que je suis aujourd’hui prisonnier du Temps perdu, à la suite d’une malheureuse commande de pause lancée par moi-même, sur moi-même, pour me protéger contre moi-même.
À vrai dire, le Temps de le dire est un endroit très agréable, conçu pour la détente, la réflexion et l’introspection, où chacun de nous se retrouve après la mort. On y contemple, sous forme de récit raconté par soi-même et pour soi-même, les épisodes de sa propre vie. Certains y restent très longtemps, tandis que d’autres, qui ont peu de choses à se dire ou n’aiment pas s’écouter, repartent aussitôt pour un ailleurs dont j’ignore tout. Voici donc, sans plus tarder, les chroniques du Temps de le dire, telles que je me les suis racontées.
Au Laboratoire de Fujiprout Canada, j’ai voyagé pendant cinq ans dans le Temps perdu. Pour un très grand nombre de ces voyages, j’ai appuyé sur la touche [不思議] du clavier, sur ma machine à explorer le Temps perdu, juste à droite de la flèche de droite. La touche [不思議] me transportait chaque fois dans le Temps perdu d’êtres imaginaires qui habitent des mondes irréels et parallèles au nôtre. Par contre, il va de soi qu’à leurs yeux c’est notre monde à nous qui semble irréel, et qui, avec ses lois de la pesanteur, de la relativité, de la nature et du plus fort dépasse parfois les limites de l’imagination.
À mon premier voyage dans les zones fantastiques inexplorées du Temps perdu, je me suis retrouvé dans un monde où s’appliquaient diverses lois très particulières, dont la fameuse Loi du plus faible. Cela peut paraître étrange à première vue, mais à bien y penser cette loi sévit parfois aussi dans notre propre monde, sous divers avatars. Pour ne citer que deux exemples du tournant des vingtième et vingt-et-unième siècles, les automobilistes les plus lents ne dictaient-ils pas leur loi sur les réseaux routiers qui desservaient les grands centres urbains ? De même, les élèves les moins doués n’imposaient-ils pas leur rythme à toute la classe dans les écoles japonaises ? Dans un cas comme dans l’autre, ce sont les plus faibles qui décidaient.
Ainsi, sur ce monde où j’ai fait mes premiers pas dans les sphères fantastiques du Temps perdu, régnait la Loi du plus faible. Comme pour tous mes voyages d’exploration dans le Temps perdu, j’ai d’abord obtenu une vue en plongée sur l’écran sans fond, après avoir appuyé une première fois sur la touche [不思議]. S’est affichée une forêt qui, à première vue, ne présentait aucun danger immédiat. J’ai donc mis mon microkit de surviconfort forestier dans la poche de mon pantalon, puis j’ai pris de la hauteur avec la commande de déplacement vers le haut, pour savoir où se trouvait au juste cette forêt.
J’ai vite reconnu, sur ma gauche, la forme de l’île de Sado, au large de la préfecture actuelle de Niigata. Rassuré par cette géographie familière, je suis redescendu jusqu’au sol, pour y appuyer une deuxième fois sur la touche [不思議], en tenant fermement la machine dans mes mains pour être bien sûr qu’elle m’accompagne dans mon périple. Aussitôt téléporté au cœur d’une forêt dense, dans un Japon imaginaire dont j’ignorais encore tout, je me suis mis à marcher pour explorer les environs.
La présence de nombreux sentiers battus facilitait beaucoup ma marche à travers la végétation. Curieusement, le sol spongieux des sentiers était parsemé de trous, dont la taille variait de quelques centimètres à un mètre. Or, au bout de quelques minutes de marche, j’ai remarqué que plus les trous étaient de petite taille, et plus la distance qui les séparait semblait courte. Intrigué, j’ai sorti un ruban à mesurer de mon microkit de surviconfort forestier, afin de prendre quelques mesures. De façon fort étrange et rigoureusement systématique, comme s’ils obéissaient à une logique insolite de la symétrie, une distance de dix centimètres — et pas un millimètre de plus ou de moins — séparait tous les trous d’un diamètre équivalent. De même pour les trous de sept centimètres, tous distants d’exactement sept centimètres, et ainsi de suite pour les trous de douze centimètres, de vingt-sept centimètres, etc. De plus, la même régularité intriguante semblait s’appliquer aussi à la profondeur de tous ces trous ! Ainsi les trous de dix centimètres, en plus d’être tous séparés par une distance de dix centimètres, s’enfonçaient-ils tous de dix centimètres dans le sol. De plus en plus intrigué, je me suis demandé si la même logique s’appliquait également à mes propres pas. De combien de centimètres mes pieds s’étaient-ils enfoncés dans le sol spongieux de cette étrange forêt ? Mais à ma grande surprise, je n’avais pas laissé la moindre trace de pas derrière moi ! Comme si, obéissant à une logique flexible ou capricieuse, la loi de la pesanteur qui régnait sur ce monde avait choisi de prendre mon existence à la légère, à un point tel qu’elle m’empêchait d’y laisser toute trace de mon passage.
Voilà où j’en étais dans mes pensées lorsque, soudainement, mon attention a été attirée par un bruit sourd et par une légère vibration du sol spongieux sous mes pieds. Tous les sens en alerte, j’ai tendu l’oreille dans la direction d’où semblait venir le bruit.
Le même bruit s’est répété quelques secondes plus tard, puis encore et encore, à des intervalles qui semblaient très réguliers. La puce à l’oreille, j’ai consulté ma chronotrotteuse sympathique sur mon poignet droit. Souriante, elle a confirmé mon intuition : les bruits se répétaient bel et bien à intervalles réguliers, toutes les cent secondes !
Comme le bruit semblait se rapprocher, j’ai posé la main sur mon microkit de surviconfort, pour pouvoir réagir rapidement en cas de mauvaise surprise. Puis, entre les arbres, au détour du sentier, celui qui heurtait ainsi le sol depuis déjà quelques minutes m’est apparu nettement d’un seul bond. Voici le croquis que j’ai fait de lui par la suite.
Ce gigantesque kokéshi, dont la base avait un mètre de diamètre, s’avançait vers moi dans le sentier, par bonds d’un mètre, à intervalles réguliers de cent secondes, et en s’enfonçant d’un mètre dans le sol à chacun de ses bonds.
C’est ainsi qu’à commencé mon voyage au pays des Kokéshis, où régnait la Loi du plus faible, et où tout répondait au Principe de la juste mesure.


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