La main sur mon microkit de surviconfort forestier, j’ai attendu le kokéshi sans broncher, jusqu’à ce qu’il s’immobilise juste devant moi dans un tout dernier bond d’un mètre. Quelques secondes se sont écoulées, puis il a fait un bond d’un mètre sur le côté, hors du sentier spongieux. Grand et mince, il devait bien mesurer dans les dix mètres. Comme je n’arrivais plus à distinguer son visage, je me suis éloigné de quelques pas. Il souriait.
— C’est curieux, cette façon que vous avez de vous déplacer à reculons, avec vos deux troncs, et sans faire de bonds !
C’est ainsi que s’est engagée, sans formalités inutiles ni formules de politesse superflues, ma première discussion avec un kokéshi.
— Euh, ce ne sont pas des troncs, mais des jambes. Et je marche, tout simplement, comme la plupart des êtres humains…
— Vous marchez ? N’êtes-vous donc pas capable de bondir pour vous déplacer ?
— Oui-oui, je peux aussi faire des bonds.
J’ai fait quatre ou cinq bonds à gauche et à droite pour lui montrer que je savais. D’abord sur la jambe gauche, ensuite sur la jambe droite, et finalement sur les deux jambes. J’avais bêtement l’impression d’être en train de faire une démonstration de marelle à ce mastodonte en bois. Avec un petit sourire embarrassé, je suis revenu me placer à quelques pas de lui sur le sentier, pour mieux voir son visage. Il souriait toujours.
— Oh ! Comme c’est bizarre, vous faites des bonds de longueur différente ! Et vous ne laissez pas de traces !
— Oui, je sais, j’ai remarqué. Peut-être suis-je trop léger ?
— Oh, ça m’étonnerait. Moi je pèse 100 kilogrammes et je laisse des traces de 100 cm dans le sol. Alors pour ne pas laisser aucune trace, vous devriez peser 0 kilogramme.
— Ah bon ? Alors il doit y avoir une autre raison. Je pèse 70 kilogrammes, donc je devrais logiquement laisser des traces d’une profondeur de 70 cm dans le sol.
— Oui, ou de 35 cm, puisque vous avez deux troncs. Pardon, deux jambes.
— En effet…
— Et où alliez-vous comme ça, monsieur le… le bibond ?
J’ai compris qu’il me qualifiait, à sa façon, de bipède.
— Je ne sais pas vraiment, j’explore les environs.
— Puis-je me joindre à vous ?
— Mais certainement.
Le kokéshi a alors pivoté sur lui-même pour orienter son corps dans la direction d’où il était venu, c’est-à-dire dans celle où je me dirigeais avant de faire sa rencontre sur le sentier spongieux.
— Après vous, ai-je dit en partie par politesse, en partie par crainte de me retrouver sous ses 100 kilogrammes si par malheur j’avais la mauvaise idée de marcher exactement un mètre devant lui.
— Ah non, je vous en prie, les plus faibles d’abord…
— Les plus faibles d’abord ?
— Mais oui, dans tous les sentiers de la Grande Kokéshie, les plus faibles ont toujours la priorité. Vous imaginez le désastre si les kokéshis 10 devaient attendre après les kékoshis 100 pour avancer ?
— Euh, non, je n’imagine pas très bien. Je viens d’un pays lointain, vous savez… Qu’est-ce donc qu’un kokéshi 10 ?
— Ah ! Mais c’est très simple Monsieur le bibond, un kokéshi 10, c’est un kokéshi qui pèse 10 kilogrammes, qui a un diamètre de 10 cm à la base et qui avance par bonds de 10 cm toutes les 10 secondes.
— Ah bon ? Et vous, vous êtes… ?
— Un kokéshi 100. Membre de la plus puissante variété de kokéshis dans la Grande Kokéshie. Je pèse 100 kilos, mesure 100 centimètres à la base et avance par bonds de 100 centimètres toutes les 100 secondes.
— Toutes les 100 secondes ?
— Enfin, pas toutes ! C’est ma vitesse de pointe. Rien ne m’empêche d’aller moins vite, dans les limites du raisonnable.
— Les limites du raisonnable ?
— Mais oui, à la rigueur je peux rester quelques minutes immobile pour laisser passer les plus faibles, mais jamais trop longtemps, autrement je prendrais racine.
— Vous prendriez racine ?!
— Mais ouiiiiiii ! Enfin, regardez donc autour de vous Monsieur le bibond, on ne voit que ça, des kokéshis 100 qui se sont enracinés.
Surpris, j’ai regardé tout autour. Il n’y avait rien. Pas le moindre kokéshi.
— Je ne vois pourtant qu’un seul kokéshi ici, vous-même, et c’est tout.
— Mais d’où croyez-vous donc que viennent tous les bambous japonais de la forêt, Monsieur le bibond ? Regardez bien, là-bas, ce bambou un peu plus pâle que les autres. Regardez tout en haut, vous ne voyez pas les sourcils, les yeux, le nez et la bouche, un peu plus bas que la cime ?
Il disait vrai. Bien qu’à peine perceptibles, les traits estompés d’un kokéshi se dessinaient effectivement sur le tronc de ce bambou japonais.
— Un kokéshi 100 prend racine quand il croise un groupe trop important de petits kokéshis, au détour d’un sentier. Voyez-vous, quand un grand kokéshi en rencontre un plus petit que lui sur le sentier, il doit faire un bond de côté pour le laisser passer. C’est la Loi du plus faible, personne n’y peut rien et c’est très bien comme ça. En général cela ne cause aucun problème, mais il arrive parfois qu’un gros kokéshi tombe par hasard sur un grand groupe de petits kokéshis. Il doit alors faire un bond sur le côté, hors du sentier, pour les laisser passer… tous ! Et comme le grand kokéshi ne peut plus bouger pendant tout ce temps, il prend racine aux abords du sentier, dans la forêt.
— Où il se transforme graduellement en bambou japonais, c’est ça ?
— C’est ça. Chaque année des centaines, des milliers de grands kokéshi de 10 mètres prennent ainsi racine dans la forêt et continuent leur croissance, assurant la reproduction des forêts de bambous japonais. Vous voyez bien que la Loi du plus faible est bien faite… si les petits kokéshis devaient s’immobiliser en retrait du sentier pour laisser passer les plus grands, la forêt de bambous mettrait des années à atteindre une taille respectable.
— Oui, c’est logique. Mais j’y pense, la population totale de kokéshis doit forcément diminuer chaque année, avec tous ces grands kokéshis qui prennent racine, non ?
Le grand kokéshi a aussitôt laissé échapper un grand éclat de rire, se balançant dangereusement dans tous les sens, du haut de ses 10 mètres de bois.
— Mais qu’est-ce que vous racontez ? Tout le monde sait bien qu’au printemps, les takénokokéshi poussent partout dans la forêt !
— Les takénokokéshi ?
— Mais oui ! Les pousses de kokéshi en bambou ! Elles surgissent du sol au printemps, dans toutes les forêts de bambou, puis les petits kokéshis les quittent d’un seul bond et se mettent à créer de nouveaux sentiers, à l’écart des sentiers déjà tout bordés de vieux kokéshis enracinés.

Quel monde étrange, me suis-je dit, où les pousses de bambou (竹の子) donnaient naissance à des kokéshis qui, à leur tour, finissaient leurs jours sous la forme de grands bambous adultes.
— Je vous en prie, Monsieur le bibond, vous qui semblez si faible, à la fois de corps et d’esprit, passez devant pour que je puisse vous suivre. Nous nous sommes déjà attardés trop longtemps, je risquerais de prendre racine.
— Oups, pardonnez-moi.
— Vous n’avez qu’à vous écarter un peu et à rester à plus d’un mètre devant moi, c’est sans danger.
Tout danger ainsi écarté, j’ai poursuivi mon voyage avec ce grand kokéshi, à la découverte de la Grande Kokéshie.

Related Articles
No user responded in this post
Leave A Reply