
Nous avons poursuivi notre route dans le sentier spongieux. Le kokéshi 100 me suivait, avançant d’un bond de 100 centimètres toutes les 100 secondes. Trente-trois ou trente-quatre bonds plus loin, nous avons croisé un plus petit kokéshi qui bondissait en sens inverse sur le sentier. Derrière moi, le kokéshi 100 s’est vivement retiré d’un bond sur le bord du sentier.
— Bonjour kokéshi 100, a salué le petit kokéshi.
— Bonjour kokéshi 37, a répondu le kokéshi 100.
— Vous avez un animal domestique ?
— Non, non, c’est un bibond, qui se déplace sur deux troncs, qui peut reculer, et qui ne laisse pas la moindre trace de bond dans les sentiers !
— Oh ! Mais ça ne s’est jamais vu dans la Grande Kokéshie, un être si faible et si léger qu’il ne laisse aucune trace de bond dans les sentiers.
Le kokéshi 37 s’est alors écarté devant moi pour me laisser passer. Il l’a fait avec une très petite inclinaison vers l’avant, à peine perceptible.
— Je vous en prie, les plus faibles d’abord, a dit le kokéshi 37.
Par réflexe de prudence, je me suis profondément incliné devant ce petit kokéshi pour lui rendre sa politesse, ce qui me semblait une attitude fort raisonnable à adopter dans un monde où régnait la Loi du plus faible.
— Ooooh ! s’est exclamé le kokéshi 100, quelle souplesse, et quelle audace !
— Attention, a ajouté le kokéshi 37. Vous pourriez tomber et finir vos jours à l’horizontale sur le sentier !
Amusé par cette dernière remarque, je lui ai demandé de m’expliquer.
— Les kokéshis respectent l’étiquette et font la courbette, mais jamais au point de basculer, a dit le kokéshi 37.
— Comme dit le dicton, « un kokéshi trop poli est un kokéshi pourri », a renchéri le kokéshi 100.
— En faisant trop la courbette, non seulement le kokéshi tombe-t-il dans le ridicule, mais il risque aussi de basculer sur le sentier. Incapable de prendre racine, il y meurt lentement et finit ses jours sous forme de vieille souche pourrie, a expliqué le kokéshi 37.
— Pour un kokéshi, c’est là la plus ignoble des morts : ne pas finir ses jours sous la forme d’un grand bambou dans la forêt, a conclu le kokéshi 100.
— Je vois, ai-je répondu le dos bien droit. Je vais faire attention !
— Allons-y ! s’est exclamé le kokéshi 100, qui commençait à donner des signes d’impatience aux abords du sentier.
— Pardon, lui ai-je répondu. Puis, m’adressant au kokéshi 37 : Désirez-vous vous joindre à nous ?
— Où allez-vous ?
— Là d’où vous venez…
— Alors allons-y.
J’ai repris ma marche dans le sentier spongieux, suivi du kokéshi 37 qui bondissait derrière moi de 37 cm toutes les 37 secondes, tandis que le kokéshi 100 fermait la marche, ne s’étant élancé derrière nous que 111 secondes après le kokéshi 37, pour lui laisser prendre une avance de trois bonds, ou 111 cm. Le kokéshi 100 s’était alors élancé, pour se retrouver 11 cm derrière le kokéshi 37. À peu près 37 secondes plus tard, le kokéshi 37 s’est élancé pour le premier de trois nouveaux petits bonds, aussitôt suivis d’un grand bond du kokéshi 100, qui se retrouva 22 cm derrière le kokéshi 37. La distance se creusait ainsi graduellement entre les deux kokéshis, mais le kokéshi 100 profitait parfois, pour nous rattraper, des pauses que nous faisions ici et là pour admirer le paysage de bambous.
Pour ma part, comme je pouvais me déplacer librement en tous sens, je n’avais aucun mal à adapter mon rythme à celui des deux kokéshis derrière moi. Par contre, devant, je devais prendre garde à tous ces trous dans le sentier. Les plus grands m’obligeaient d’ailleurs à bondir en zigzaguant pour éviter d’y tomber.
